Vie Politique et Philosophique Index du Forum
Vie Politique et Philosophique
Forum en vue de débattre de l'actualité politique…Échanger les idées et les opinions en toute sérénité, loin du tumulte ambiant.
Répondre au sujet
ITALIE 2018:Nouveau gouvernement populiste à Rome
GUERIN


Hors ligne

Inscrit le: 23 Juil 2016
Messages: 550
Localisation: LE MANS
Masculin Capricorne (22déc-19jan)
Point(s): 167
Moyenne de points: 0,30
Répondre en citant
PublicitéSupprimer les publicités ?




Nouveau gouvernement populiste à Rome : cette énorme différence entre ce qu’en racontent les médias italiens et les médias français

iuseppe Conte est donc le nouveau visage et le nouvel homme fort de la vie politique italienne. Ce juriste de 54 ans avait été proposé par les anti-système (le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo) et l'extrême droite (la Ligue).

Giuseppe Conte a été reçu ce mercredi par le président italien Sergio Mattarella. Ce dernier devait valider ou invalider la nomination de Giuseppe Conte à la tête du gouvernement.



Cette information a été dévoilée à la presse par le secrétaire général de la présidence, Ugo Zampetti.



"Le président de la République, Sergio Mattarella, a reçu cet après-midi le professeur Giuseppe Conte, auquel il a donné le mandat pour former le gouvernement".




Le Mouvement 5 étoiles de Luigi Di Maio et la Ligue de Matteo Salvini avaient proposé ce lundi le profil de Conte au président de la République. Sergio Mattarella s'est accordé un délai de réflexion avant de trancher. Le président italien ne semblait pas convaincu par l'autorité de Conte, qui ne dispose pas d'expérience en politique.



La coalition de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles doit mettre en place un programme et des séries de mesures ambitieuses pour le peuple italien. Les perspectives de l'application de ces réformes, sur le plan économique et sur la question migratoire, donnent des sueurs froides à la Commission de Bruxelles. Le gouvernement devrait être dévoilé dans les prochaines heures ou dans les prochains jours par Giuseppe Conte.


Atlantico : La presse française et une bonne partie de la presse européenne s’inquiètent de la situation italienne et redoutent l’avènement du nouveau gouvernement populiste. La presse italienne semble, elle, moins inquiète, y compris quand elle est de gauche comme La Repubblica. Vous qui connaissez bien l’Italie et y passez pas mal de temps, que vous inspire ce décalage dans le regard médiatique ?

Alexandre Del Valle : Je suis d’autant plus sensible à votre question que mon ascendance italienne et le fait que j’ai étudié en partie en Italie, travaillé avec la presse et les politiques italiens, publié publié Outre-Alpes et participé à moult débats, me permet de mesurer chaque jour le décalage culturel et idéologique qui différencie nos deux pays pourtant si proches ! J’ai d’ailleurs souvent pu constater personnellement à quel point ce que l’on peut faire en Italie est inconcevable en France. Ainsi, ce qui est vu comme extrême d’un côté paraît normal de l’autre.

Ce qui disqualifie médiatiquement en France rend même parfois sympathique en Italie, des frasques sexuelles de Berlusconi (« Bunga bunga… ») aux thèmes identitaires … les deux pays sont proches mais si différents à la fois!

Pour revenir à la deuxième partie de votre question, Il est vrai que La Repubblica, qui fut acheté par l’éditeur de gauche Carlo de Benedetti dans les années 1980, est proche du parti démocrate de Renzi (centre-gauche), et, bien que réputé « politiquement correct », n’en a pas moins fait l’éloge durant des années de la célèbre journaliste italienne Oriana Fallaci, connue pour ses pamphlets islamophobes assez violents publiés après le 11 septembre ! Pareille attitude est proprement inconcevable en France, avec un journal équivalent comme Le Monde par exemple, qui tolère difficilement l’islamo-scepticisme d’un intellectuel algérien laïque comme Kamel Daoud vu comme « islamophobe ». Ce qui est frappant, dès que l’on passe la frontière des Alpes, c’est la différence de traitement de l’Opinion dans la presse écrite, les débats, les grands shows télévisés, et même les discours politiques. D’un côté, les paroles sont bien plus libres et parfois décomplexées, incluant parfois une certaine vulgarité et une auto-dérision. De l’autre, malgré les débats parfois violents, on constate une certaine tolérance idéologique, une acceptation bien plus grande de l’altérité politique et d’un débat ouvert. Certes, les militants et leaders historiques, de la Lega (ex-Ligue Nord d’Umberto Bossi, son fondateur connu pour ses hurlements et ses revendications séparatistes et anti-méridionaux), à Matteo Salvini, l’actuel chef du mouvement co-vainqueur (avec M5S-Cinq étoiles) des dernières élections, aux accents carrément nationalistes et anti-immigration, peuvent être acerbes, outranciers même. Toutefois, les Italiens allient ces emportements verbalement et idéologiquement extrêmes à une grande tolérance interindividuelle qui fait que dans un débat public ou un dîner en ville, un « post-fasciste » anciennement membre d’Alleanza Nazionale ou du Movimento Sociale (son ancêtre ouvertement fasciste) peut être reconnu comme un authentique démocrate du « centre-droit » (Centro Destra) sans renier de son engagement fasciste passé, ce qui est proprement inconcevable en France. Quand on pense que l’intellectuel fasciste italien Julius Evola est étudié et cité dans les revues sérieuses comme Limes (revue géopolitique de Lucio Caraciolo issue du groupe de presse de gauche Repubblica) et que Pino Rauti, l’ex-leader historique du parti fasciste Movimento Sociale Italiano (MSI), est cité avec respect comme un défenseur des droits sociaux, la France est à des années lumières de ses voisins italiens souvent définis comme des « Français de Bonne humeur »…, en fait des latins qui se prennent moins au sérieux que les Français, mais aussi de vieux adeptes du machiavélisme et de la Commedia dell’Arte. Les Italiens ont en effet une vision tellement cynique de la politique qu’ils ne jugent pas utile de diaboliser un être humain pour ses idées ou pour ses paroles, lesquelles ne sont tout compte fait que des mots (« paroles, paroles » comme dit la chanson de Dalida-Delon). De même, Silvio Berlusconi, habitué à vanter « certains mérites » passés du Duce sans que cela ne choque outre mesure, est l’allié depuis les années 1990 de la Ligue du Nord (très hostile à l’immigration islamique et qui siège avec le Front National au Parlement européen), alors que son propre parti, Forza Italia, siège avec les Républicains et les démocrates-chrétiens allemands au parlement européen (Groupe PPE) sans que cela ne choque outre-mesure la presse italienne ! Une situation totalement inconcevable en France, où même un Wauquiez assez identitaire ne franchira jamais le Rubicon de l’alliance avec le FN (jugé par ailleurs trop étatiste à juste titre par la droite classique), alors que Berlusconi est allié sans complexe de la Ligue pro-FN depuis les années 1990. Un des leaders de la Ligue, Roberto Maroni, l’homme qui a mis en selle et précédé l’actuel chef de la Ligue, Matteo Salvini, et qui fut Ministre de l’intérieur d’un précédent gouvernement Berlusconi, est même considéré par la presse italienne comme un « modéré » et un homme respectable (il a même été président de la région Lombardie, la plus riche du pays), ceci malgré son combat contre l’immigration clandestine et extra-européenne lorsqu’il était aux affaires intérieures.

Cette culture italienne qui mélange le « trasformismo » théorisé le politologue Sergio Romano (souplesse et recyclages partisans extrêmes), et cynisme italien, on pouvait déjà l’identifier dans les années 1980, lorsque Marco Panella, le leader historique du parti radical (centre-gauche libertaire pro-LGBT), avait fait élire au Parlement italien la fameuse Cicciolina (actrice porno hongroise mariée à un homme d’affaires et politique italien). Ce type de politique-spectacle fait d’autodérision extrême est unique en Europe et son sous-bassement anti-Establishment explique déjà la vague populiste actuelle.

Notons en passant que lorsque Jean Marie Lepen - qui n’est pas spécialement de gauche et militant LGBT - n’avait pas de groupe politique au Parlement Européen, il faisait partie d’un groupe de non-inscrits aux côtés de Marco Panella, qui, bien qu’étant très antifasciste, antiraciste, judéophile et pro-Israël, n’hésitait pas à afficher son amitié pour le chef du FN avec qui tout l’opposait pourtant politiquement mais qu’il défendait constamment au nom d’une vision très italienne de l’acceptation de la différence d’idées qu’un journaliste ou politique français peut à peine concevoir, exceptés des Zemmour, Bercoff ou Goldnadel iconoclastes. En France, pour moins que cela, un Marco Panella, d’ailleurs également très ami d’un des députés les plus virulents de la Ligue, Mario Borghezio, aurait été victime d’oukazes médiatiques et aurait dû s’excuser ou faire amande honorable malgré son antifascisme authentique, faute de quoi il aurait terminé comme Jean Pierre Soisson, Robert Ménard, Rolland Dumas ou Jacques Vergès, parmi les parias « complices de la Bête immonde ».

Certes, en Italie, les luttes idéologiques et partisanes sont violentes, les années de Plomb ont montré que l’extrême gauche et dans une moindre mesure l’extrême-droite peuvent être encore plus révolutionnaires et violentes qu’en France. En revanche, les individus s’autorisent des relations inter-personnelles plus souples et paradoxales : un homme de la droite identitaire et populiste et même un ex-fasciste non-repenti peut faire des débats et participer à des colloques avec un militant communiste, un socialiste à la Macron comme le jeune ex-Premier Ministre italien Renzi, peut être à la fois le chef du parti le plus opposé à Berlusconi, et l’ami et « disciple » de ce dernier, Renzi a même fait campagne en faveur du mariage gay, idée peu évidente au départ dans ce pays surveillé de près par le Vatican, tout en revendiquant constamment être un « catholique pratiquant »… Adeptes sans le savoir de la théorie asiatique taoïste du Jing et du Jang qui associe des contraires, les Italiens adorent et pratiquent naturellement le paradoxes, les incohérences naturelles, les contradictions idéologiques et stratégiques. De la même manière, un leader de la Ligue radicalement europhobe et anti-immigrés peut siéger courtoisement à la tête de sa région avec les adeptes très policés du centre-droit et un leader de l’ex-Ligue du Nord, jadis viscéralement hostile aux « Terroni » du Sud (Mezzogiorno), Matteo Salvini, est devenu très populaire à Rome, à Naples et même en Sicile, où des listes « Noi con Salvini » (« Nous avec Salvini ») sont constituées sans réactions de rejet populaire et sans indignation médiatique. Depuis quelques jours, ce même Salvini et ses députés fraichement élus de la Ligue représentant un vote nord italien de professions libérales et d’entrepreneurs anti-sud, est devenu l’allié de Gouvernement de son pire opposé idéologique, le « terrone » napolitain qui représente le sud « fainéant », assisté et mafieux détesté par les électeurs de la Ligue… On peut trouver mille exemples de ce « trasformismo politico » si bien décrit par Sergio Romano dans son inépuisable livre, « L’Italie, du Risorgimento à nos jours ».



A la lumière de cela, on observe que la culture très française manichéenne des meetings de droite (Fillon ou Marine Lepen) troublés par des « anti-fascistes » ou autres blacks blocks « indignés » est inconnue en Italie, où l’extrême-gauche est active, a même été jadis pro-terroriste, mais ne concentre pas ses efforts dans la lutte contre la présence de ses ennemis idéologiques dans des meetings qui font partie de la liberté d’expression. Aussi la gauche italienne même la plus radicale tolère bien plus l’altérité tout en la combattant dans le domaine des idées et de l’électoralisme.

La culture française républicaine-jacobine issue de la Révolution française et des guerres vendéennes éradicatrices du Mal a laissé des traces. Elle rend presque impossible des débats vraiment pluralistes où tout se passe dans la courtoisie malgré les oppositions d’idées : nous sommes ainsi toujours en guerre révolutionnaire larvée. Les « ennemis du peuple » comme les « bourgeois », qui ont pris la place des monarchistes catholiques vendéens dans la figure du Mal face aux immigrés ou aux minorités « néo-racisées » qui ont remplacé le prolétariat autochtone, doivent être éradiqués et livrés à l’échafaud afin « d’écraser l’infâme ». Il n’est absolument pas étonnant que notre merveilleux pays, la France, marquée par une intolérance politique qui connut son apogée sous le régime de la Terreur et est perpétuée par la Gauche tiersmondiste-xénophile, ait inspiré, formé ou influencé idéologiquement la plupart des despotes sanguinaires du Xxème siècle d’Europe et du Tiers-monde de Napoléon 1er à Staline, en passant par Mao, Lénine, Pol Pot, Hassan al-Tourabbi (Soudan) ou l’ayatollah Khomeiny (Iran), grand amateur de Franz fanon et admiré par Sartre et Foucault. La France est « l’inspiratrice idéologique des peuples » pour le meilleur et pour le pire depuis des siècles. Et le pire est souvent notre propension à chasse rles sorcières non-conformes et à excommuniser les Cathares comme les Ultramontins. Les guerres de religions qui firent couler tant de sang avant Henri IV ont laissé autant de traces que la Terreur et sa guillotine. L’Italie quant à elle, n’a pas cette tradition de « terreur » politique ni même cette prétention à la Vérité universelle ou au « magistère moral », dont s’ocuppe le seul Vatican. Elle est quant à elle « l’inspiratrice artistique » des peuples, ue nation jeune et trop jeune pour être complexée jusqu’à la haine de soi dont nous sommes les champions dans la vieille France culpabilisée. Cette comparaison entre la vocation artistique et culturelle de l’Italie et la vocation idéologique de la France, qui fut merveilleusement faite par le grand philosophe chrétien français Marcel Clément, est vérifiée chaque jour par les amoureux et connaisseurs des deux pays voisins.

À quel point le système médiatique italien qu’on a beaucoup décrit comme « berlusconisé » au moins dans sa partie audiovisuelle a-t-il pu avoir un impact sur le résultat des élections italiennes ? Qui sont les propriétaires des médias italiens et dans quelle mesure cherchent-ils -ou pas- à peser sur le débat politique ?

En fait s’il est vrai que l’empire Finninvest-Mediaset de Silvio Berlusconi est impressionnant, il convient de relativiser son impact politique, dans la mesure où en Italie, les télévisions Berlusconi ne sont pas spécialement à droite ou engagées idéologiquement, mais surtout capitalistes et consuméristes ! Elles vivent du divertissement et de la pub, elles ne sont pas du tout des chaînes politisées comme on le croit. Il faut les comparer plutôt au groupe Canal plus. J’ajoute que les médias de Berlusconi, et Silvio Berlusconi lui-même puis son parti Forza Italia, ont eu, plus que la gauche, les mots les plus durs pour stigmatiser le parti Cinq Etoiles populiste de Di Maio, arrivé en tête des dernières élections en termes de parti (la droite unissant Forza Italia de Berlusconi et la Ligue de Salvini n’ayant gagné qu’en termes de coalition).

Pour revenir à l’empire médiatique de Berlusconi, qui est avant tout un libéral-capitaliste et industriel englué dans ses affaires, et dont le mentor politique était le socialiste Bettino Craxi, l’analyse que font les anti-Berlusconi en Italie est plus juste que celle qu’en font les Français qui ne connaissent pas son parcours « trasformista », c’est-à-dire paradoxal et inclassable à l’italienne. Les intellectuels italiens de gauche reprochent surtout à l’empire médiatique berlusconien de répandre une culture hédoniste, consumériste, vulgaire, très américanisée et acculturante, ce qui est assez juste, puis de favoriser les instincts les plus bas, à commencer par les exhibitions de présentatrices aux décolletés énormes et les jeux abrutissants, sans oublier le culte quasi religieux du « Calcio », le foot. Les chaînes berlusconiennes sont plus engagées en faveur du « Cavaliere », quoi que de façon nuancée, qu’à disposition de son partis ou d’idées quelles qu’elles soient, et ces médias berlusconiens ne jouent pas la carte du populisme europhobe de Cinq Etoiles que Berlusconi fustige. Si elles ont pu favoriser un homme politique, c’est seulement Berlusconi lui-même, qui y est présent à chaque élection, mais pas la droite idéologique en tant que telle et encore moins le populisme de gauche et étatiste de 5 étoiles (M5S), car il existe un contentieux énorme entre Cinq Etoiles et Berlusconi, qui a d’ailleurs qualifié le nouveau leader de M5S Di Maio de « fainéant qui n’a jamais travaillé de sa vie et qui vit chez sa Maman ». Berlusconi qui est très favorable à l’euro, dénonce par-dessus tout le programme économique « d’assistés » du M5S qui « mènera inéluctablement l’Italie à la catastrophe »…


Pour ce qui est des médias et de leurs propriétés et orientations, il y a plus de pluralisme qu’on ne le dit en France, car chez nous, les grands groupes de presse sont presque tous possédés par quelques grandes sociétés, liées souvent au bâtiment, comme Berlusconi, à l’aviation ou même à l’armement… ce qui n’est guère plus « libre » qu’en Italie… La presse écrite favorite de l’Intelligentsia, La Repubblica, qui demeure dans le giron de la famille De Benedetti, de tendance centre-gauche, demeure l’ennemi suprême de Berlusconi; Il Corriere Della Sera (centre-droit modéré), reste la propriété de RCS Media Group qui comprend parmi les actionnaires majoritaires les deux éditeurs Rizzoli et Mondadori, lié aux sociétés de Berlusconi, mais est assez neutre et politiquement correct, hostile aux populismes.

Il Giornale est toujours tenu par l’empire de Silvio Berlusconi, et Il Libero (le plus à droite avec La Verità) par la famille Angelucci (droite) ; Il Liberal pour lequel j’ai travaillé, reste quant à lui lié au parti chrétien-centriste UDC (Union del Centro de Ferdinando Casini et de l’ex-sénateur Adornato), et Il Foglio, qui fut créé avec le néo-Berlusconien Giuliano Ferrara, est loin d’être aussi pro-Berlusconi que l’on pense car il est le journal des intellectuels à la française hostiles aux excès démagogiques. Pour les grandes télévisions, on affirme souvent en France que toute la presse italienne télévisuelle serait la possession de Berlusconi, donc « de droite », alors qu’en vérité, les grandes chaînes publiques du groupe Rai (1, 2, 3, etc) sont plutôt à gauche et souvent clairement anti-Berlusconi, tandis que toutes les TV privées ne sont pas contrôlées par Silvio Berlusconi. Ce dernier possède à travers ses sociétés Canale 5, Rete 4, Italia 1, Médiaset, mais La 7, très regardée, appartient à Cairo Communication, qui n’a rien à voir avec le Cavaliere. Ajoutons à cela que, comme en France, d’autres contre-pouvoirs existent en Italie, notamment les juges, très politisés à gauche, et le monde universitaire peut-être encore plus idéologisé à gauche et à l’extrême gauche encore que la France, mais moins ostraciste et plus ouvert.

Dans l’hypothèse où ce gouvernement tirerait l’Italie vers des sentiers de rupture moins démocratiques que le système politique actuel, quels sont les contre-pouvoirs médiatiques qui pourraient s’y opposer ?
Quelle est d’ailleurs l’influence du Vatican et de la presse d’inspiration catholique ou chrétienne ?

Les pouvoirs médiatiques face au gouvernement populiste Ligue-M5S vont demeurer et seront très forts et virulents, tout bonnement parce que si les chaînes du Groupe Rai vont rester à gauche, politiquement correctes et hostiles aux dérives europhobes et pro-Dette de Salvini et Di Maio, les propres chaînes de Berlusconi, qui a dit qu’il conserverait une neutralité critique lorsqu’il a décidé de se retirer de la course, vont être très critiques sur les questions de l’Europe, de l’Euro et de la dette, nécessairement aggravée par le programme « assistenzialista » de Cinq Etoiles dont toute la campagne a consisté à promettre un revenu universel aux 30 % de jeunes chômeurs du Sud du pays. Par ailleurs, la flat-tax de 15 % sur le revenu proposée par la Ligue Nord va également aggraver la dette à des seuils qui seront vite insoutenables si le programme populiste est maintenu. Pour toutes ces raisons, l’empire médiatique Berlusconi ne sera pas le grand défenseur du gouvernement qu’il n’a pas voulu bloquer dans le seul but de faire un « deal » pour retarder ses procès…


Pour revenir aux contre-pouvoirs, ils existent en Italie, mais ils sont différents. A la différence de la France, où depuis les dérives justicialistes du journal Le Monde, devenu avec l’arrivée du tandem Colombani-Plenel un organe chargé de terroriser intellectuellement les récalcitrants par la reductio ad hitlerum (surtout ceux hostiles à l’immigrationnisme et les défenseurs de l’Etat régalien), l’Italie ne connaît pas le phénomène de l’ostracisme ou de « l’assassinat idéologico-social ». Les phénomènes comme Mediapart, Le Monde, Le Canard Enchaîné n’existent pas outre-Alpes, car l’Italie n’est pas une société complexée, elle n’a pas livré massivement les juifs aux Allemands comme le fit la Collaboration française, et son passé fascisant n’est étonnement pas regardée avec autant de sévérité que nous car l’Italien de base et même les élites assument leur histoire et n’ont pas construit le mensonge national d’un pays de « résistants » ayant vaincu vaillamment le nazisme qu’il conviendrait de continuer à chasser (notamment à travers l’immigrationnisme et la lutte contre l’identité nationale) et même lorsqu’il n’existe plus afin de faire perdurer le mythe. L’Italie, qui condamne unanimement « l’erreur » de l’alliance avec Hitler après 1938, n’est pas culpabilisée outre-mesure par la phase 1992-1937, et cette dichotomie déculpabilisante, que l’on le droit de discuter mais qui est très forte chez nos voisins, fait que l’Italie est l’un des pays d’Europe où le terrorisme intellectuel sous couvert « d’anti-fascisme » fonctionne le moins bien, certes après les cas des pays de l’Europe de l’Est, quant à eux encore plus décomplexés par rapport aux questions identitaires puisque leur ultime traumatisme est le communisme qui mettait au goulag « bourgeois » et soi-disant « fascistes ».

La reductio ad hitlerum, qui permet de disqualifier n’importe qui chez nous qui n’est pas sinistro-compatible, n’y est point une garantie ou un anticorps contre le populisme de droite et le populisme souverainiste en général tel que vanté par Steve Bannon. Notre Think tank et cabinet Géopol a montré dans une étude récente produite pour le groupe ENL du Parlement européen et consacré à la désinformation médiatique et les lobbies immigrationnistes, que des médias comme Médiapart, Politis, Le Monde ou le Monde diplomatique (hier Canal Plus aussi, alors très ouvert aux trotskistes) sont théoriquement possibles en Italie, mais n’y ont pas de prise comme en France, où la culture des attaques idéologiques ad hominem est devenue monnaie courante, tandis qu’en Italie, elles vont à l’encontre de la tradition humaniste-catholique de tolérance envers les idées d’autrui. Les méthodes justicialistes fondées sur la délation assassine ad hominem propres à nos chasseurs de « fascistes » sont quasiment absentes ou inopérantes en Italie. Etonnamment, l’Italie est à la fois le pays du Vatican, super-lobby immigrationniste qui œuvre énormément à faire accepter l’immigration extra-européenne et à culpabiliser régulièrement les partisans du contrôle des flux migratoires ou de la sécurité, mais aussi le pays des patriotes décomplexés qui assument leur histoire en ne jugeant pas anachroniquement le passé avec le regard du présent. Certains le regretteront, mais je crois qu’en Europe de l’Ouest, l’Italie est le pays où le politiquement correct a le moins de prise. Et ce politiquement correct qui existe aussi mais est faible, n’y est pas porté par une gauche trotskiste passée maîtresse en manipulation mentale et médiatique, mais par une église catholique béatement « buonista » (« bonniste ») qui impressionne bien moins les Italiens que l’extrême-gauche française plus offensive. Ce politiquement correct existe en Italie également à travers la tendance « radical chic » (ou « gauche Caviar »), mais celle-ci, très bourgeoise, élitiste et déconnectée des réalités sociales et populaires, n’impressionne pas plus d’ailleurs que l’Eglise, elle-même en perte de vitesse et jugée trop moraliste. Dans les deux cas, le moralisme irrite et est contre-productif.


Quelle serait à l’inverse la presse susceptible de soutenir le gouvernement ? Y-a-t-il en Italie des médias similaires à ce qui a pu être vu au Royaume-Uni avec les tabloïds et le Brexit ou aux Etats-Unis avec entre autres FoxNews ou Breitbart (le site alors dirigé par Steve Bannon) et Trump ?

Il existe tout d’abord une presse écrite de droite susceptible de soutenir les volets anti-immigration et anti-islam de la Ligue (ex-du Nord) de Matteo Salvini : Premièrement Il Libero et La Verità, les deux quotidiens les liés à la « droite identitaire », puis dans une moindre mesure Il Giornale, ainsi que les blogs de ces journaux et ceux des mouvements plus àdroite encore comme Casapound (en pleine ascension), Fratelli D’’Italia (« frères d’Italie », alliés de Berlusconi et de la Ligue, très patriotiques.

Quant au mouvement M5S (Cinque Stelle-5 Etoiles), bien que parfois épargné par La Repubblica et Il Corriere della Sera, il a été surtout appuyé dans ses dérives économiques par la « Stampa populista » (presse populiste) qui se trouve essentiellement sur le Net, sachant que le M5S est l’un des mouvements politiques européens les plus performants en matière de communication web et de campagnes virtuelles. Comme l’a dit Steve Bannon, le chantre américain du populisme identitaire qui a contribué à la victoire de Donald Trump sur des thèmes de rupture, « la vague populiste n’est qu’à ses débuts, et l’euro ne pourra pas survivre » étant donné le déclassement progressif des médias classiques, institutionnels et le succès des médias web fondés sur une stratégie de rupture et de rejet de l’Establishment. Bannon prévoit même que « c’est en Italie que l’implosion de l’Europe va commencer dans le cadre de l’émergence d’une internationale souverainiste ». Dans cette optique, les Web médias de ces mouvances très opposées (fascistes de Casapound, identitaires de la Ligue et populistes « assistentialistes » de M5S) ne vont pas coopérer mais converger dans la défense de l’alternance radicale contre « La Caste », dont Berlusconi lui-même fait partie pour eux, d’où le fait qu’il a dû se résoudre à se retirer de la course au pouvoir sous pression de Luigi di Maio de Cinq Etoiles. Ces partis anti-caste, ces blogs et journaux n’ont que faire de ne pas disposer de télévisions à eux. La Ligue Nord, qui jadis possédait un journal, une radio et une télévision nommées La Padania (du nom de la nation nord-italienne qu’ils voulaient rendre indépendante contre le sud) , n’a plus besoin de ces médias alternatifs encore trop classiques totalement dépassés par les blogs radicaux et moins couteux. Ces blogs court-circuitent totalement les médias institutionnels, publics ou mêmes ceux des grands groupes capitalistes comme la holding médiatique de Berlusconi en Italie, l’empire Murdoch en milieu anglosaxon, ou Dassault et Bolloré ou Bouygues en France. Rappelons d’ailleurs que l’un des blogs politiques italiens les plus actifs est celui de Beppe Grillo, fondateur du mouvement Cinq Etoiles, dont le leitmotiv a été d’appeler au rejet de « La Casta », l’Establishment institutionnel caricaturé comme corrompu, hostile au peuple et aux pauvres, qui serait « vendu aux banques » et « tenu par Bruxelles ». A cet égard, les grands show télévisés politiques pro-Berlusconi, comme Porta Porta du célèbre Bruno Vespa, ou les débats politiques sérieux de Marzullo (Sotto Voce), ne pèsent presque plus rien face aux blogs comme « Il blog delle Stelle », force de frappe web du nouveau leader de M5S, Luigi di Maio. Certes, on compte parmi les grands blogs nationaux certains portails liés à des journaux « respectables » : Piovono Rane - le blog d’Alessando Gilioli du groupe L’Espresso , numero deux en nombre de click, L’Antefatto - blog de Il fatto Quotidiano, Metilparaben - blog d’Alessandro Capriccioli, de L’Unità (gauche communiste), celui du Ilfoglio.it/cerazade - blog de Claudio Cerasa, Lavoce.info, également très lu, le blog écologiste Ecoblog, le blog de Mauro Biani – satirique, du caricaturiste Mauro Biani, proche de la gauche dure de L’Unità, mais les plus actifs et liés à un réel engagement politique sont ceux cités précédemment ainsi que ceux de la Ligue, de l’extrême-droite de Casapound ou encore comme le site Politica, le blog du Fameux juge Antonio Di Pietro, leader du parti Italia dei Valori (gauche laïque anti-corruption), à l’origine du tsunami « main propres » des années 1990 qui balaya la démocratie chrétienne et le camp socialiste de Bettino Craxi avec à la clef des dizaines de suicides et des centaines de condamnations. Depuis, l’Italie n’est plus le même pays. Le peuple est persuadé que les politiques sont « tous pourris », « sans exception », sauf éventuellement les nouveaux partis comme la Ligue et M5S composés de cadres trentenaires. Depuis, le dégout des classes modestes et des intellectuels ou juges vertueux envers la politique « affairiste » a porté les germes du raz de marée populiste actuel que Silvio Berlusconi, malgré son alliance de survie avec la Ligue, n'a pas su contenir ou reprendre à son compte. Même la très politiquement correcte « caste des Juges », proche des idées éradicatrices de Di Pietro, est en partie séduite par l’éviction de la « Casta » corrompue et anti-sociale adepte de l’austérité pour les pauvres mais pas pour elle...


L’erreur de la classe politique italienne et des élites pro-européennes qui ont porté au pouvoir Mario Monti après la crise financière de 2008 sans tenir compte des urnes et dans le cadre d’une mise sous tutelle de l’Italie humiliée par les oukases d’austérité décidés à Bruxelles et Francfort expliquent la situation actuelle. L’erreur a été de sous-estimer le cri des indignés, de ne pas tenir compte des protestations de ces Italiens moyens qui, à tort ou à raison, se sentent victimes de deux fléaux : la corruption endémique des partis et hommes politiques « de gouvernement », et les élites mondialisées-bruxelloises déconnectées du peuple et peu soucieuses d’onction démocratique populaire.

On a moqué la conviction populaire selon laquelle l’Euro a ruiné l’Italie et fait baisser le niveau de vie des classes pauvres sous prétexte que si les prix de première nécessité ont augmenté ainsi que l’immobilier, les matériels électroménagers, hifi et informatiques ont baissé. Mais ces calculs d’économistes de Francfort qui vivent dans un monde de nantis ne sont plus audibles par ceux qui gagnent 800 euros par mois et ne peuvent pas nourrir correctement leurs enfants (quand ils considèrent encore d’en avoir), n’empêchent pas les électeurs « de base » de penser à tort ou à raison que cette monnaie trop forte (euro) empêche d’amortir la dette et pénalise les exportations sans faire baisser les prix des restaurants, du pain et même de l’essence…. Ces derniers déplorent le fait que leur qualité de vie a fortement baissé depuis l’arrivée de l’euro. Pas étonnant dans ce contexte que les deux partis vainqueurs des derniers scrutins soient les moins corrompus, les plus populistes, les plus europhobes, les plus jeunes (Di Maio et Salvini n’ont pas la quarantaine), les moins atlantistes, les plus hostiles à l’immigration extra-européenne, aux délocalisations (ils se sont entendus sur ce point), aux milieux financiers et au politiquement correct donneur de leçons de morale. L’Italien « de base » pauvre ou au chômage de Naples qui gagne moins quand il travaille qu’un réfugié venu de Libye illégalement et qui ne travaille pas... On peut bien sûr regretter que dans le cadre de ce rejet global de tout ce qui est « institutionnel », un relent de complotisme et de théories conspirationnistes diabolisant les « banquiers », la « haute finance » et l’Union européenne diffuse un climat de radicalisme outrancier et un rejet collatéral de ce qu’il y a de mieux dans l’Union européenne et la démocratie libérale.

Enfin, sur le plan géopolitique, cet anticonformisme radical se traduit sans surprise par un certain anti-atlantisme et une vision positive de la Russie de Poutine vue comme l’antithèse de « l’Occident mondialiste ». Cela explique pourquoi l’un des premiers actes fort de ce nouveau gouvernement composite Ligue-M5S a été de demander la levée immédiate des sanctions contre la Russie décidées par les élites politiquement correctes et atlantistes-bruxelloises au détriment des entreprises italiennes. C’est en tout cas comme cela que le vivent les Italiens qui ont voté pour ces deux partis anti-système. Mais comme en Grèce avec les populistes de gauche radicale qui promettaient de tout remettre en question, nombre d’électeurs de ces partis populistes restent prudents et redoutent que Di Maio et Salvini ne rentrent dans le rang dès que les milieux financiers et européens les obligeront à le faire, comme cela s’est passé avec la Grèce... Suite au prochain épisode.




atlantico.fr/
Alexandre Del Valle




Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag, pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan)

Son dernier ouvrage, La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) est paru en mars 2018


ITALIE 2018:Nouveau gouvernement populiste à Rome
Contenu Sponsorisé


ITALIE 2018:Nouveau gouvernement populiste à Rome
Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure  
Page 1 sur 1  

  
  
 Répondre au sujet